La France après le point de non-retour
Le véhicule brûlait. Le plastique fondait ; une odeur âcre emplissait l’air. Le métal calciné noircissait en refroidissant. Un pompier gisait sur l’asphalte. Sa blessure s’était révélée légère : une égratignure, une contusion, rien dont le corps garderait longtemps la mémoire. Mais le véhicule avait brûlé. À Marseille, devant le lycée Saint-Exupéry, les pompiers étaient venus éteindre un incendie. Ils étaient devenus des cibles. Le véhicule qui devait sauver des vies était lui-même réduit en cendres.
Avec lui s’était consumé quelque chose qu’on ne remarque que lorsqu’on le perd. Une certitude. Cette certitude tranquille, qui n’a pas besoin de mots : quand la peur viendra, quelqu’un arrivera. Cette foi est nécessaire à tous, à celui qui combat le feu comme à celui qui est venu manifester. Les convictions ne protègent personne des flammes. Le feu ne demande pas de quel côté tu es. Mais si les secours deviennent eux-mêmes une cible, sur quoi compter lorsque le danger te rattrape ?
Cette certitude ne nous est pas nécessaire seulement face au feu. Les enfants qui parlaient de leur école doivent, eux aussi, savoir qu’on les entendra. À Grenoble, des lycéens évoquaient des classes surchargées, des professeurs absents, des études qui perdaient leur sens. Certains tenaient à le dire : leur manifestation était pacifique. Derrière cette insistance, on entend la voix d’un manifestant pacifique : « Nous sommes venus faire entendre nos voix, pas lancer des pierres. » Leurs revendications ne deviennent pas moins justes parce que quelqu’un lance une pierre à côté d’eux. Mais la justesse de leurs revendications ne justifie pas le jet de pierre. De cette distinction découlent deux devoirs : entendre celui qui proteste et protéger celui à qui l’on fait du mal. Ni l’un à la place de l’autre. Ni l’un aux dépens de l’autre. Les deux. En même temps.
Il est difficile de maintenir cette distinction lorsque chaque camp voit mieux sa propre perte que celle de l’autre. Pour les uns, les troubles rendent inaudible la question de l’école ; pour les autres, cette question fait oublier les victimes. Le manifestant pacifique est pris en otage par la cruauté d’autrui ; la victime, par le bon droit d’autrui. Une voix singulière ne trouve plus où se faire entendre. Au lieu de demander ce qu’une personne a dit et ce qu’elle a fait, on cherche à savoir à quel groupe elle appartient.
L’analyse freudienne des masses éclaire la manière dont l’appartenance au groupe peut évincer le jugement moral autonome. Une émotion commune, l’identification aux autres, le désir d’obtenir l’approbation de ceux qui nous entourent : bientôt, être reconnu par les siens compte davantage que juger par soi-même. Refuser, c’est risquer de passer pour faible ou pour traître. Consentir promet de délivrer de la solitude. La main qui agit reste celle de l’individu. Mais, peu à peu, celui-ci remet au groupe le soin de juger son acte.
Il n’est même pas nécessaire d’être anonyme pour renoncer ainsi à son propre jugement. L’anonymat facilite la violence ; une conviction partagée lui offre un refuge plus sûr encore. Un homme reconnu, désigné par son nom, peut continuer à se croire dans son droit si les autres approuvent ce qu’il a fait. Le but efface le mal infligé ; le nombre de ceux qui acquiescent dispense de douter. Dans le débat intérieur, il devient de plus en plus facile d’éluder sa propre culpabilité : « Est-ce moi qui ai fait cela ? Est-ce nous ? Quelqu’un l’a-t-il seulement fait ? »
Mais la décision reste la tienne. Quel que soit le nombre de ceux qui sont à tes côtés.
La responsabilité individuelle ne s’évanouit pas lorsque l’action dans la rue cède la place à l’enquête. Il faut alors établir qui a commis chaque acte. À Rennes, des dizaines de jeunes lançaient des objets sur les policiers ; aux abords de Bréquigny et de Jean-Jaurès, des véhicules de pompiers étaient caillassés. Dans le mouvement collectif, il faut discerner la part de chacun : ses actes, les circonstances, les conséquences. L’enquête rend à l’acte son auteur. Sa rigueur importe autant à ceux qui n’ont attaqué personne qu’aux victimes : elle empêche que la culpabilité des uns retombe sur les innocents au seul motif qu’on les désigne du même nom. Elle empêche l’accusation collective de tenir lieu de preuve : « Vous êtes tous pareils. Vous êtes tous coupables. Vous êtes tous la pierre. »
Mais l’enquête ne saurait s’arrêter à ceux dont les actes ont été visibles dans la rue. Il faut déterminer si les violences ont eu des organisateurs, qui a financé la préparation des attaques, fourni les moyens ou dirigé les exécutants depuis l’ombre. Chacun de ces liens doit être établi par des preuves. Ne pas avoir pris directement part aux attaques n’exonère pas de la responsabilité d’un rôle avéré. Avoir manifesté ne suffit pas, en soi, à établir une culpabilité.
Supposer l’existence d’un organisateur ne prouve pourtant ni qu’il existe ni qu’il a participé aux faits. L’enquête exige des preuves, non un soupçon qu’on pourrait commodément transformer en accusation politique. Si l’on s’en tient à ceux qu’il est le plus facile d’interpeller, les exécutants en subiront les conséquences, tandis que ceux qui ont rendu la violence possible conserveront leur influence. La jeunesse servira alors de paravent au calcul d’autrui : les jeunes exécutants répondront de leurs actes ; les organisateurs, si leur participation n’est pas découverte, garderont leur liberté, leur respectabilité et la possibilité de recommencer. Chaque maillon de cette chaîne a son poids, son nom. Il faut les distinguer tous, établir le rôle de chacun.
À La Ciotat, le professeur avait cinquante-neuf ans. Il éteignait un feu devant le lycée. Il ne faisait qu’éteindre un feu. C’est à cet instant qu’on lui a projeté de l’essence au visage. Une essence collante, à l’odeur piquante. Puis on l’a frappé. Un suspect de seize ans a été interpellé. Cinquante-neuf ans et seize ans. L’âge de l’un comme celui de l’autre ne changent rien à ce qui s’est passé : un homme tentait d’éteindre un feu et a lui-même été attaqué. Celui qui cherchait à écarter le danger avait désormais besoin de protection.
À Marseille, on a dirigé une flamme vers le visage d’une femme avec une bombe aérosol et un briquet. Elle tentait d’empêcher le saccage d’un abribus. Un suspect de quinze ans a été placé en détention provisoire. Deux personnes se retrouvent ainsi face à face : un mineur dont il faudra prendre soin de l’avenir, une victime dont la vie présente porte déjà la marque de la violence. Deux personnes. Aucune ne fait disparaître l’autre.
La minorité impose des procédures particulières, l’attention aux circonstances et une possibilité de se reprendre. Prendre soin du mineur ne dispense pas de l’autre devoir : ne pas laisser la victime seule avec les conséquences. Quand on explique la cruauté par un emportement de jeunesse, la sollicitude se détourne insensiblement de celui qui a été blessé. On parle toujours davantage de l’avenir de l’adolescent, toujours moins de la vie actuelle de sa victime. La douleur d’autrui devient un détail dans un récit d’apprentissage. On ne peut rendre à l’un son avenir en refusant à l’autre le droit d’être protégé aujourd’hui.
C’est d’abord par les mots que s’opère ce glissement : expliquer un acte revient peu à peu à l’excuser. Chez Schopenhauer, l’intellect peut se mettre au service de la volonté et lui fournir des raisons de poursuivre ce qu’elle désire déjà. Lorsqu’on se justifie, la raison ne conduit pas la volonté ; elle lui trouve des mots. Cette perspective permet aussi d’examiner la manière dont on justifie sa propre violence. Le désir d’éprouver sa puissance, de se venger, d’être reconnu précède la noble fin invoquée ensuite pour expliquer l’acte. Cette fin donne une justification verbale à un désir déjà présent. Elle n’en est pas la cause. Elle en est la justification.
L’idéologie fournit les mots nécessaires. L’incendie volontaire devient « lutte » ; l’attaque, « résistance » ; l’humiliation d’autrui, « réponse à l’injustice ». Les mots désignent la fin et cachent ce qui a été fait à un être humain. L’acte n’a pas changé, mais son auteur s’en accommode plus aisément. L’interdit intérieur s’affaiblit ; la cruauté peut se poursuivre sans que le respect de soi en souffre. Dans le miroir, l’homme voit un combattant. Celui qui a reçu de l’essence au visage reste invisible derrière les mots.
Chez Nietzsche, le ressentiment est lié à l’impuissance et à une hostilité rentrée ; il engendre des valeurs en niant un adversaire extérieur. Ce qui compte n’est plus ce que l’on bâtit, mais celui que l’on rejette. Dans ce conflit, une question s’impose : avoir subi une injustice devient-il une permission d’en commettre une à son tour ? Se compter parmi les victimes commence à servir de justification avant même d’avoir agi. Le débat sur les changements à accomplir s’efface. Pour conserver sa certitude morale, il devient plus important de trouver quelqu’un à accuser.
Partagée avec d’autres, cette certitude résiste mieux que le jugement autonome. Le groupe peut soutenir ; son assentiment ne rend pas une décision juste pour autant. L’épreuve commence là où s’arrête l’approbation : que permet une conviction de faire à un autre être humain, et celui qui s’en réclame est-il prêt à en répondre ? Ni un drapeau ni un slogan ne peuvent répondre à sa place.
Le drapeau palestinien ne prouve rien, à lui seul, quant à la culpabilité. Aucun autre symbole, aucun appel ne le peuvent davantage. Les symboles ne confèrent pas non plus d’immunité morale. Si l’on réduit une attaque à une « expression de colère », les mots de l’agresseur dictent la manière de juger les faits. La victime se retrouve de nouveau à la marge : on reconnaît sa douleur, mais on explique ce qui s’est passé à partir des sentiments de l’assaillant. Le langage qui devait rendre la victime visible la dérobe une fois encore au regard.
À Lyon, plusieurs personnes masquées ont roué de coups un agent des services municipaux qui tentait d’éteindre un conteneur à déchets en feu. Il était aussi pompier volontaire. Il cherchait à écarter le danger, et c’est précisément ce qui faisait de lui un obstacle. Il suffit d’empêcher le feu de se propager pour devenir une cible. Il n’est pas nécessaire de faire du mal. Il suffit de faire son devoir. Et tu gênes.
C’est ici que la compassion schopenhauerienne prend un sens précis : reconnaître que la souffrance d’autrui compte autant que la sienne, dépasser l’affirmation de sa propre volonté. Voir un être humain là où le groupe ne voit qu’une fonction : policier, professeur, agent des services municipaux. L’uniforme n’efface pas la personne. Sous l’uniforme, une vie demeure. On ne peut cesser de la voir parce que celui qui le porte se trouve de l’autre côté de l’affrontement.
Mais ceux que ces attaques indignent doivent, eux aussi, savoir distinguer. Accuser tous les lycéens, tous les étudiants, tous les migrants, tous les habitants des banlieues, c’est faire disparaître à nouveau l’individu derrière un nom collectif. L’hostilité trouve une justification, cette fois dans l’indignation devant la cruauté d’autrui. L’État qui adopte cette logique élargit le conflit : au lieu d’établir qui est coupable, il se met en quête d’un ennemi collectif. Le pouvoir risque de reproduire cette même logique d’hostilité collective qu’il est tenu d’arrêter.
Pour contenir l’agression, le pouvoir doit lui-même faire preuve de retenue. Les pompiers et les soignants doivent pouvoir travailler ; les citoyens doivent être protégés. La loi doit distinguer le manifestant pacifique, l’exécutant, l’instigateur et l’organisateur, et établir le rôle de chacun. Elle doit contenir la force arbitraire sans que cette action devienne elle-même arbitraire.
La rigueur fait partie de la force de l’État : elle permet d’établir les responsabilités sans remplacer la recherche de la culpabilité par des représailles fondées sur l’appartenance. La légitimité du pouvoir démocratique repose sur cette capacité. Le citoyen doit savoir que la loi peut le protéger et qu’on ne lui imputera pas la faute d’autrui au seul motif qu’on le range dans le même groupe.
Le pouvoir doit garantir les conditions dans lesquelles les citoyens peuvent débattre, réclamer des changements et rester en sécurité. Écouter la société et protéger chacun contre la force arbitraire sont deux devoirs à remplir ensemble. Sacrifier l’un à l’autre allège un temps la tâche, puis détruit la confiance de ceux au service desquels le pouvoir existe. Rétablir l’ordre n’épuise donc pas sa responsabilité envers la société.
Les arrestations ne rendent pas bonne une mauvaise école. Une opération de police ne remédie pas au manque de professeurs ; les interpellations ne répondent pas à la question des classes surchargées. Mettre fin aux infractions doit aller de pair avec des réponses au fond des revendications. L’ordre rétabli permet de se consacrer à ce travail. Il ne dispense pas le pouvoir de résoudre les problèmes de l’éducation.
Si l’on oublie les problèmes de l’éducation, le mécontentement trouvera un nouveau motif. Si les attaques restent sans réponse, la violence s’imposera comme moyen de pression. Dans le premier cas, le citoyen perd l’espoir d’être entendu ; dans le second, la certitude que la loi peut le protéger. La confiance dépend de la constance du pouvoir : saura-t-il mener les deux tâches jusqu’au bout, alors qu’il pourrait déjà proclamer la victoire ? Quand il a envie de s’arrêter. Quand il serait plus simple de déclarer l’affaire close.
Le véhicule brûlé rappelle ce qu’il faut rendre à chacun : la certitude que les secours viendront, quelles que soient ses convictions. Tenir cette limite, c’est protéger les victimes, établir la responsabilité des exécutants et de tous ceux dont le rôle dans la préparation et l’organisation sera prouvé, et poursuivre le dialogue avec les lycéens et les étudiants. La démocratie garde sa dignité lorsqu’elle accomplit toute cette tâche : lorsqu’elle préserve la possibilité de réclamer des changements sans livrer la vie d’autrui à ceux qui exigent d’être entendus.
Après l’affrontement dans la rue, il doit rester une société où les secours peuvent de nouveau parvenir à chacun. Tout le reste revient à capituler devant la foule, ou à en former une autre de l’autre côté de la barricade. Rétablir la confiance dans la possibilité d’être secouru, c’est rendre la certitude que les secours viendront. Que quelqu’un viendra.
À l’étage, dans une classe vide, quelqu’un a fermé la fenêtre. La vitre était fêlée. Une pierre reposait sur le rebord. Personne ne l’avait retirée. Le matin, les enfants viendront. Ils verront la pierre. Et ils comprendront.
Sources :
Presse régionale française : Destimed, Place Gre'net, Rennes Infos Autrement, Maritima, Le Progrès (octobre 2026).
Sigmund Freud. Psychologie des masses et analyse du moi ; Le Malaise dans la culture.
Arthur Schopenhauer. Le Monde comme volonté et comme représentation ; Le Fondement de la morale.
Friedrich Nietzsche. La Généalogie de la morale ; Par-delà bien et mal.
Données officielles du gouvernement français au 9 octobre 2026
D’après les informations du ministère de l’Intérieur, du ministère de la Justice et du ministère de l’Éducation nationale.
1. Interpellations et procédures pénales
Ministère de la Justice — données arrêtées au 8 octobre à 17 h, publiées le 9 octobre
- Placés en garde à vue: 6 877
- Dont mineurs: 5 890
- Majeurs: 987
- Faisant l’objet de poursuites pénales: 2 376
- Déférés devant les autorités judiciaires: 1 547
- Placés en détention provisoire: 21
- Mesures alternatives appliquées: 1 897
Il s’agit des statistiques judiciaires officielles communiquées par le ministère de la Justice le 9 octobre. Une interpellation ne vaut pas reconnaissance de culpabilité.
Le Monde.fr
2. Blessés
Ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez — intervention du 7 octobre
- Policiers et gendarmes: 761
- Élèves: 215
- Personnels de l’éducation: 89
- Total pour ces catégories: 1 065
Ces chiffres cumulés officiels ont été annoncés par le ministre le 7 octobre. Ils ne constituent pas un bilan définitif des blessés au 9 octobre.
TF1 Info
3. Dégâts matériels
- Lycées ayant subi des dégâts importants: 24
- Dégâts en Île-de-France: 7 millions d’euros
- Dégâts au lycée Nelson-Mandela à Nantes: Environ 2 millions d’euros
- Ensemble des dégâts en France: Le montant définitif n’a pas été publié
Le gouvernement a officiellement confirmé le 8 octobre que 24 lycées avaient subi des dégâts importants. Les estimations régionales sont provisoires et ne couvrent pas l’ensemble des dégâts, notamment ceux touchant les transports, les biens municipaux et le matériel des services de secours.
ecologie.gouv.fr
4. Fonctionnement des établissements scolaires
D’après les données du ministère de l’Éducation pour la matinée du 9 octobre :
- 141 lycées restaient fermés.
- Plus de 96 % des lycées fonctionnaient.
- Des dizaines de milliers d’élèves ont manqué des cours en raison des dégâts aux bâtiments et des perturbations du fonctionnement des établissements.
Le Monde.fr